Dossier d'analyse : FAIT DU SOIR Loi d'urgence agricole : "Quand on manquera d'eau potable, que fera-t-on ?"
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<p>Cinquante ans apr&egrave;s la loi du 10 juillet 1976 relative &agrave; la protection de la nature et vot&eacute;e&nbsp;&agrave; l&#39;&eacute;poque &agrave; l&#39;unanimit&eacute;, les parlementaires et le gouvernement de 2026 se divisent cet &eacute;t&eacute; autour d&#39;une loi d&#39;urgence agricole,&nbsp;en&nbsp;continuit&eacute; avec la loi Duplomb de 2025, visant &agrave;&nbsp;autoriser&nbsp;l&#39;usage des pesticides jusque l&agrave; interdits. Mais il n&#39;est pas question que de cela. L&#39;usage de l&#39;eau et la pr&eacute;servation des zones humides sont &eacute;galement remis en question. Un v&eacute;ritable enjeu d&eacute;mocratique sur lequel revient Jean Jalbert, directeur de la Tour du Valat (1), l&#39;institut de recherche sur les zones humides en M&eacute;dit&eacute;rann&eacute;e, bas&eacute; &agrave; Arles.</p>
<p><strong>Objectif&nbsp;Gard &amp; Arles : Dans un communiqu&eacute; que la Tour du Valat cosigne&nbsp;avec de nombreuses associations de d&eacute;fense et de protection de l&#39;environnement vous d&eacute;noncez&nbsp;un d&eacute;mant&egrave;lement m&eacute;thodique des outils de protection de la nature au m&eacute;pris de l&#39;avenir et de la s&eacute;curit&eacute; des Fran&ccedil;ais. Cette loi d&#39;urgence agricole en est-elle une illustration ?</strong></p>
<p><strong>Jean Jalbert :</strong><b>&nbsp;</b>Depuis trois ans, on voit que les dispositions prises en France visent &agrave; r&eacute;duire tous ces outils de protection, tout ce qui a &eacute;t&eacute; fait depuis 50 ans. Les tirs sur les loups autoris&eacute;s&nbsp;dans les r&eacute;serves naturelles en sont un exemple parlant. Plus localement, la volont&eacute; d&#39;imposer une ligne a&eacute;rienne&nbsp;tr&egrave;s haute tension traversant la Camargue en est une autre.</p>
<p>Concernant l&#39;usage de l&#39;eau &agrave; des fins d&#39;irrigation agricole, au d&eacute;triment d&#39;autres usages, c&#39;est un tr&egrave;s mauvais signal&nbsp;alors que le climat nous envoie de nombreux&nbsp;messages&nbsp;d&#39;alerte. Cet hiver, il ne faut pas l&#39;oublier, nous avons eu 40 jours de pluie d&#39;affil&eacute;e, des inondations.&nbsp;Et deux mois apr&egrave;s, des canicules et des s&eacute;cheresses. Chaque &eacute;v&eacute;nement semble effacer le pr&eacute;c&eacute;dent. Pourtant, on doit se projeter sur le temps long et &eacute;couter les scientifiques.</p>
<p><strong>Vous dites que la protection de la nature n&#39;est ni un luxe, ni une nostalgie, mais une exigence vitale, d&eacute;mocratique, &eacute;thique et civilisationnelle. Pouvez-vous d&eacute;velopper ?&nbsp;</strong></p>
<p>Depuis que l&#39;humanit&eacute; est humanit&eacute;, on a pu se s&eacute;dentariser en trouvant un &eacute;quilibre avec la nature. Puis en Occident, on a&nbsp;d&eacute;cid&eacute; voil&agrave;&nbsp;quelques si&egrave;cles, d&#39;inf&eacute;oder la nature, et de&nbsp;taper dedans sans limite. Aujourd&#39;hui, cette posture&nbsp;nous am&egrave;ne &agrave; notre perte. 50% de l&#39;&eacute;conomie mondiale d&eacute;pend directement de la nature. La d&eacute;grader, c&#39;est d&eacute;grader l&#39;&eacute;conomie de nos pays. M&ecirc;me si on est quelqu&#39;un de la finance, on doit pouvoir le comprendre.</p>
<p>Nous avons connu un d&eacute;veloppement faramineux lors des ann&eacute;es d&#39;apr&egrave;s guerre, que l&#39;on appelle les 30 glorieuses, mais ceci au prix de la nature, de notre bien-&ecirc;tre, de notre sant&eacute;. Jean Dorst,&nbsp;professeur au museum d&#39;histoire naturelle, l&#39;avait &eacute;crit en 1965&nbsp;dans son livre<em> &quot;Avant que nature meure&quot;.</em> Cela se confirme m&ecirc;me s&#39;il n&#39;avait pas pr&eacute;vu le changement climatique.</p>
<p><b>La loi d&#39;urgence agricole vise aussi &agrave; faciliter l&#39;irrigation, l&#39;utilisation de l&#39;eau pour des usages agricoles, et en m&ecirc;me temps &agrave;&nbsp;r&eacute;duire les zones humides en France. En quoi est-ce dangereux&nbsp;&nbsp;? Sur le papier, stocker l&#39;eau qui tombe en abondance l&#39;hiver pour l&#39;utiliser l&#39;&eacute;t&eacute; ne semble pas stupide...</b></p>
<p>Non, ce n&#39;est pas idiot. D&#39;ailleurs nous avons sur le territoire&nbsp;un r&eacute;seau de stokage &agrave; des fins agricoles, comme le barrage de Serre-Pon&ccedil;on. Une partie de l&#39;eau sert &agrave; cela et nous ne sommes pas contre. Mais le changement climatique &eacute;tire tous les ph&eacute;nom&egrave;nes vers les extr&ecirc;mes avec des pr&eacute;cipitations&nbsp;plus massives et des s&eacute;cheresses plus pouss&eacute;es. L&#39;ensemble des scientifiques dit que la meilleure&nbsp;fa&ccedil;on de stocker l&#39;eau est de le faire dans les nappes phr&eacute;atiques&nbsp;et les milieux naturels, gr&acirc;ce aux zones humides. M&ecirc;me si chaque territoire a ses sp&eacute;cificit&eacute;s, il faut s&#39;appuyer d&#39;abord sur ce que la nature nous propose. Or, la loi d&#39;urgence agricole&nbsp;veut r&eacute;duire encore les zones humides.</p>
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Les zones humides agissent comme des clims naturelles et permettent d&#39;alimenter les nappes phr&eacute;atiques et les cours d&#39;eau.
• <strong>Olivier Lemierre</strong>
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<p>Cette loi soul&egrave;ve d&#39;ailleurs un probl&egrave;me majeur, un probl&egrave;me de d&eacute;mocratie. Nos parlementaires choisissent de favoriser une petite frange de la population que sont les agriculteurs irrigants, sur 7% de la surface agricole&nbsp;fran&ccedil;aise, au d&eacute;triment d&#39;autres usages de l&#39;eau. Or, 36% de ces cultures, ma&iuml;s entre autres, part &agrave; l&#39;exportation pour nourrir du b&eacute;tail &agrave; l&#39;&eacute;tranger. Quand on parle de souverainet&eacute; alimentaire, on se moque de qui ?</p>
<p>L&#39;eau destin&eacute;e &agrave; l&#39;irrigation&nbsp;est souvent pomp&eacute;e&nbsp;dans les nappes,&nbsp;et dans le m&ecirc;me temps on ferme plusieurs milliers de captages d&#39;eau potable &agrave; cause de la qualit&eacute; de l&#39;eau d&eacute;grad&eacute;e. Alors on s&#39;alimente ailleurs.&nbsp;C&#39;est une fuite en avant de captage en captage, qui aura une fin. Quand on manquera d&#39;eau potable,&nbsp;que fera-t-on ?</p>
<p><b>Les zones humides jouent pourtant un r&ocirc;le majeur face aux probl&egrave;mes li&eacute;s au r&eacute;chauffement climatique...</b></p>
<p>Je dis souvent qu&#39;elles sont nos&nbsp;meilleures assurances vie. Elles cochent&nbsp;toutes les cases de la durabilit&eacute;. Face au changement climatique, c&#39;est le seul &eacute;cosyst&egrave;me en capacit&eacute; de&nbsp;tamponner les extr&ecirc;mes. En terme de temp&eacute;rature, quand il fait 40 degr&eacute;s, ce qui n&#39;est plus rare, elles rafra&icirc;chissent l&#39;athmosph&egrave;re.&nbsp;Ce sont pour ainsi dire des climatisations naturelles. Quand les pr&eacute;cipitations sont importantes, elles permettent de capter l&#39;eau en exc&egrave;s tout&nbsp;au long des bassins versants, et d&#39;&eacute;viter ou d&#39;att&eacute;nuer les inondations. L&#39;eau stock&eacute;e dans les zones humides recharge les nappes phr&eacute;atiques tr&egrave;s sollicit&eacute;es l&#39;&eacute;t&eacute;. Elles permettent aussi de soutenir le d&eacute;bit des rivi&egrave;res, de pr&eacute;server la faune et la flore.</p>
<p>Pourtant cette loi d&#39;urgence agricole vise &agrave; r&eacute;duire encore les zones&nbsp;humides en changeant leur d&eacute;finition. Le projet de loi pr&eacute;voit en particulier que plus une zone humide est d&eacute;grad&eacute;e, moins la compensation pour sa d&eacute;gradation reviendra ch&egrave;re aux agriculteurs. On rentre dans la spirale du d&eacute;clin.&nbsp;</p>
<p><b>Selon certains parlementaires, les zones humides repr&eacute;senteraient 30% de la surface du territoire et&nbsp;seraient un frein &agrave;&nbsp;l&#39;agriculture. Qu&#39;en&nbsp;pensez-vous?&nbsp;&nbsp;</b></p>
<p>Il y a une carte qui a &eacute;t&eacute; faite des milieux qui ont &eacute;t&eacute; humides un jour, avant le drainages des sols il y a longtemps. Mais on ne connait pas aujourd&#39;hui la surface r&eacute;elle des zones humides. La France s&#39;&eacute;tait engag&eacute;e &agrave;&nbsp;en faire l&#39;inventaire en 2024. Il y a eu une d&eacute;rogation jusqu&#39;en 2025, car lors de la crise agricole de 2024&nbsp;une des revendications des agriculteurs &eacute;tait de stopper&nbsp;cet inventaire. Il faudrait imp&eacute;rativement le faire pourtant. Comment g&eacute;rer quelque chose si vous ne savez pas o&ugrave;&nbsp;le localiser ?</p>
<p>Une grande majorit&eacute; des zones humides ont &eacute;t&eacute; d&eacute;truites dans notre pays. En d&eacute;truire d&#39;autres serait une erreur fondamentale.</p>
<p><em>(1)&nbsp;&nbsp;Cr&eacute;&eacute;e en 1954 par Luc Hoffmann,&nbsp;naturaliste visionnaire et passionn&eacute; d&rsquo;ornithologie, la Tour du Valat a depuis d&eacute;velopp&eacute; son activit&eacute; de recherche pour la conservation des zones humides m&eacute;diterran&eacute;ennes avec un souci constant : &quot;Mieux comprendre les zones humides pour mieux les g&eacute;rer.&quot; Convaincue que ces milieux aussi riches que menac&eacute;s ne pourront &ecirc;tre pr&eacute;serv&eacute;s que si activit&eacute;s humaines et protection du patrimoine naturel vont de pair, la Tour du Valat d&eacute;veloppe depuis plusieurs d&eacute;cennies des programmes de recherche et de gestion int&eacute;gr&eacute;e.</em></p>
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